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Natalie Dessay-Pictures of America-Tutti Magazine

Interview de Natalie Dessay, chanteuse et comédienne

Natalie Dessay.  © Sony Fowler/Sony Classical

Natalie Dessay. © Sony Fowler/Sony Classical

Après avoir séduit le monde de l’opéra par sa voix et sa présence scénique, Natalie Dessay s’est aventurée avec succès dans la chanson, le Musical et le théâtre tout en conservant un lien étroit avec le récital classique. Premier album paru chez Sony Classical, son nouveau label, Pictures of America témoigne de son habileté à marquer de son empreinte artistique des standards de la chanson américaine orchestrés pour l’occasion, mais aussi à se faire diseuse de textes avec un art consommé de l’expression parlée. L’ensemble de ce projet décliné en version Standard (chansons) et Luxe (chansons et textes), est porté par les tableaux du peintre Edward Hopper auxquels l’expression vocale se rattache de façon très originale de façon constante. Depuis fin novembre, Pictures of America est également un spectacle qui, après Metz, ira à la rencontre des spectateurs du Mans, de Paris et de Biarritz…

Tutti-magazine : Votre nouvel album « Pictures of America » entretient un lien direct avec l’art pictural. De quelle nature est votre sensibilité à l’image ?

Natalie Dessay : Je possède une mémoire visuelle. Lorsque j’apprends une œuvre, je visualise en moi la musique et le texte comme s’ils défilaient devant mes yeux. Par ailleurs, je suis très sensible à la peinture et à l’art photographique. Je possède même une modeste collection de photos. Lorsque je trouve le temps, je tente de me rendre aux expositions à un moment où il n’y a pas trop de monde. J’aime tout particulièrement ce qui se rattache à l’art visuel

Les tableaux ont appelé les chansons. Parfois un simple détail a attiré mon attention, et c’est à partir de là que j’ai pu faire un lien avec une chanson. Par exemple, la toile Soir bleu présente un clown assis à une table parmi d’autres personnages devant un fond bleu. C’est précisément ce clown triste, soit un unique élément du groupe, qui m’a inspiré « Send in the Clowns », quand bien même le texte de Stephen Sondheim n’a aucun lien avec l’histoire d’un clown. Ces rapprochements entre les tableaux et les musiques qui leur sont associées tiennent davantage de correspondances poétiques. Dans le tableau Summer in the City, la femme assise au bord du lit avec, derrière elle, un homme allongé avec la tête dans l’oreiller, sans doute en train de dormir ou de faire la tête, m’a inspiré « I’m a Fool to want You ». Ou encore la jeune fille assise seule, le soir, à la table d’un café du tableau Automat m’a orientée vers « I’m going back to Joe’s » que j’ai souhaité coupler avec « In my Solitude » en raison de leur cellule mélodique commune. Pour le tableau Girlie Show, qui montre une fille nue parée d’une cape bleue faisant du burlesque, j’avais tout d’abord choisi « I Feel Pretty » de Bernstein, mais c’était sans doute trop évident et je me suis ensuite orientée sur « There’s no Business like Show Business » qui me paraissait plus amusant et plus efficace aussi.
Pour la plupart des titres du disque, j’ai puisé dans ma mémoire auditive mais, pour quelques autres, lorsque j’aimais beaucoup un tableau sans parvenir à trouver de correspondance mélodique, les titres m’ont été soufflés par des personnes auxquelles j’ai présenté les toiles de Hopper.

De la sorte, vous êtes parvenue à un programme assez personnel…

Sans doute, mais ce projet, au départ, n’est pas le mien. Nous avons porté ce bébé à deux, et l’autre maman est Claire Gibault. Nous avons accueilli toutes les deux ce bébé bicéphale avec joie !
Tout a commencé par un projet pédagogique construit autour de dix tableaux d’Edward Hopper, de textes de Claude Esteban et de la musique de Graciane Finzi. Claire Gibault, qui dirige le Paris Mozart Orchestra, m’a proposé d’être la récitante de ce mélologue dans les collèges et lycées… Ensuite est venue l’idée de l’enregistrer et c’est à ce moment que Claire a eu l’idée d’ajouter l’Adagio de Samuel Barber, qui figure à la fin du disque… C’est alors que je lui ai proposé de choisir dix autres tableaux de Hopper susceptibles de m’inspirer des chansons que je pourrais puiser dans le répertoire que je connais de longue date et que j’aime particulièrement. De cette succession d’idées est né l’album sorti chez Sony Music le 2 décembre dernier.

 

Natalie Dessay et des musiciens du Paris Mozart Orchestra pendant l'enregistrement de <i>Pictures of America</i> au Studio  Ferber en septembre  2016.  © Tutti-magazine

Natalie Dessay et des musiciens du Paris Mozart Orchestra pendant l’enregistrement de Pictures of America au Studio Ferber en septembre 2016. © Tutti-magazineai demandé de déconstruire un peu « I Feel pretty » car j’allais chanter cette chanson dans le registre grave, ni d’une façon opératique ni en voulant me rapprocher de la version de Bernstein. Je voulais quelque chose de neuf afin qu’on ignore à l’introduction ce qui allait suivre. Pour cette raison, cette intro ressemble davantage à « Summertime » qu’à West Side Story. Qui plus est, son arrangement est à cinq temps alors que la mélodie originale est écrite à trois temps.

Pour interpréter ces chansons américaines, vous expliquez que vous avez recherché une nouvelle voix.
Comment avez-vous progressé en ce sens ?

Claire Gibault dirige son ensemble Paris Mozart Orchestra pour l’enregistrement de l’album Pictures of America. © Tutti-magazine

Trouver une voix différente est une démarche compliquée car cela va à l’encontre des réflexes acquis de longue date. En ce qui me concerne, j’ai l’habitude de chanter aigu, entièrement en voix de tête. Or, pour interpréter ces chansons, je devais trouver les notes les plus hautes précisément dans le grave et me réapproprier ce que j’appelle « ma vraie voix ». Il me fallait aussi mixer davantage et chanter beaucoup plus en voix de poitrine qu’en voix de tête.
Dans cette recherche, j’ai été aidée notamment par Pierre Babolat que j’ai rencontré sur le Musical Passion au Théâtre du Châtelet, ainsi que par la chanteuse de jazz émérite Tierney Sutton. Elle était Directrice artistique du projet Pictures of America, et se trouve aussi être une amie. Je me suis également rendue à New York pour retrouver Andy Einhorn, qui avait dirigé Passion. Il m’a beaucoup coachée sur la langue anglaise, ainsi que musicalement.

« Send in the Clowns » de Steven Sondheim nous renvoie au personnage de Fosca que vous chantiez il y a quelques mois au Théâtre du Châtelet dans « Passion ». Avec un peu de recul, que vous reste-t-il de cette expérience ?

Ni plus ni moins qu’un souvenir fabuleux. Après le premier pas que j’avais accompli avec Michel Legrand, Passion a matérialisé une seconde étape vers la musique américaine avec cette nouvelle vocalité plus grave qui correspond à la chanson. Cette progression m’a motivé à avancer encore dans cet axe. Par ailleurs, le rôle de Fosca m’a fait énormément progresser en anglais.

Les interprètes américaines parlent des compositions de Sondheim comme étant à la fois magnifiques et d’une immense difficulté…

Je souscris entièrement. Chanter Sondheim est aussi difficile qu’un opéra de Strauss. Il s’agit de trouver au départ la bonne intonation et, parfois, le rythme peut être assez ardu. Les mélodies de Sondheim se développent sur la durée comme de longues mélopées, et non de façon traditionnelle avec couplets et refrain. La mémorisation n’est pas non plus évidente. De plus, le style de Sondheim est très raffiné, avec une harmonie sophistiquée, et l’écriture surprend en allant là où on ne l’attend pas. Sondheim prend souvent l’oreille à contre-pied, et c’est justement ce qu’on aime chez lui. une vraie émotion au texte, quand je dois embarquer le spectateur ou l’auditeur dans une histoire sans l’ennuyer. Il est alors nécessaire de varier les timbres et les rythmes tout en restant dans la dynamique de la musique de Graciane Finzi qui sous-tend tous les poèmes. Je ne peux pas me permettre de dire le texte comme je l’interpréterais sans musique. Sauf lorsqu’il précède la musique, ce qui arrive parfois, cela se rapproche du Sprechgesang. L’ensemble est en outre très rythmique. Je dispose d’un certain temps pour dire une quantité de texte donné, ou bien je dois tomber exactement sur une note ou un accord. De fait, rester en phase avec la musique représente une contrainte qui aboutit à se rapprocher du chant. La liberté est certes plus grande que lorsque je chante, mais elle reste relative en raison de la musique au-dessus de laquelle je dis le texte.

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